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LE BLANC ET LE NOIR

LE BLANC ET LE NOIR

Dans la vie rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Ni droite / Ni gauche / Ni extrémismes mais résolument Contre le Système totalitaire marchand


Le testament français

Publié par Leblancetlenoir sur 11 Février 2016, 06:23am

Catégories : #LITTERATURE, #Société

Le testament français

"(...) Je ne voulais pas non plus que Charlotte vît le quartier où j'habitais... Alex Bond venant à notre rendez-vous, s'était exclamé, goguenard : "Mais écoutez, bonnes gens, on n'est plus en France ici, mais en Afrique !" Et il s'était lancé dans un un exposé qui, par son contenu, m'avait rappelé les propos de tant de "nouveaux Russes". Tout y était : la dégénérescence de l'Occident et la fin toute proche de l'Europe blanche, l'invasion des nouveaux barbares (...), un nouveau Mahomet "qui brûlera tous leurs Beaubourgs" et un nouveau Gengis Khan "qui mettra fin à tous leurs salamalecs démocratiques". S'inspirant de l'incessant défilé des gens de couleur devant la terrasse où nous étions assis, il parlait en mélangeant les prévisions apocalyptiques et l'espoir d'une Europe régénérée par le sang des barbares, les promesses d'une guerre interethnique totale et la confiance en un métissage universel... Le sujet le passionnait. Il devait se sentir tantôt du côté de l'Occident moribond, car sa peau était blanche et sa culture européenne, tantôt du côté des nouveaux Huns. "Non, vous pouvez dire tout ce vous voulez, mais quand même, il y a trop de métèques !" concluait-il son discours en oubliant qu'une minute avant, c'est à eux qu'il confiait le sauvetage du vieux continent...

Nos promenades, dans mes rêves, contournaient ce quartier et la bouillie intellectuelle que sa réalité engendrait. Non que sa population eût pu heurter la sensibilité de Charlotte. Emigrante par excellence, elle avait toujours vécu au milieu d'une extrême multiplicité de peuples, de cultures, de langues. De la Sibérie à l'Ukraine, du Nord russe à la steppe, elle avait connu toute cette diversité des races humaines que brassait l'empire. Pendant la guerre, elle les avait retrouvées, à l'hôpital, dans l'égalité absolue face à la mort, dans l'égalité nue comme les corps opérés.

Non, ce n'est pas la nouvelle population de ce vieux quartier parisien qui aurait pu impressionner Charlotte. Si je ne voulais pas l'y amener, c'est parce qu'on pouvait traverser ces rues sans entendre un mot de français. Certains voyaient dans cet exotisme la promesse d'un monde nouveau, d'autres - un désastre (...)"

Andreï Makine - Le testament français, Mercure de France 1995.

Prix Goncourt et Prix Médicis 1995.

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