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LE BLANC ET LE NOIR

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Dans la vie rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Ni droite / Ni gauche / Ni extrémismes mais résolument Contre le Système totalitaire marchand


Vu de Russie : coup d’État ou mise en scène en Turquie ?

Publié par Leblancetlenoir sur 19 Juillet 2016, 20:13pm

Catégories : #TURQUIE, #RUSSIE, #PROCHE ORIENT

Vu de Russie : coup d’État ou mise en scène en Turquie ?

« L’absence de coordination et le caractère chaotique du soulèvement ont été tels qu’ils ont même fait naître le soupçon que tout n’était, en réalité, qu’une odieuse mise en scène et une provocation. »

Vendredi 15 juillet, un groupe de militaires turcs a entrepris une tentative de coup d’État en Turquie, qui a fait 208 morts et plus de 1 491 blessés, selon le dernier bilan fourni par les autorités. Malgré la reprise en main de la situation par le président Recep Erdogan, Moscou a dès samedi suspendu ses vols vers la Turquie et organisé le retour de ses touristes. Comment ce putsch manqué est-il perçu en Russie ? Commentaires d’experts.

« Ankara se retrouve presque sans allié »

Maxime Ioussine, commentateur pour Kommersant :

La Turquie n’avait pas connu de coup d’État militaire depuis celui de 1980, il y a trente-six ans. Et voilà que monsieur Erdogan en provoque un, plongeant le pays dans le chaos et ruinant son prestige sur la scène internationale. Mais pourquoi les militaires ont-ils décidé de se retourner contre le gouvernement turc ?

Premièrement, il existe un très sérieux conflit idéologique entre, d’une part, l’armée, traditionnellement considérée comme la garante du caractère laïc de l’État turc, et d’autre part, les islamistes actuellement au pouvoir. On a longtemps cru que le président Erdogan avait pris le dessus avec sa politique d’islamisation, rampante mais implacable, qu’il avait maté l’opposition des généraux, les avait forcés à se résoudre à renoncer aux principes laïcs de Kemal Atatürk et s’était débarrassé de la « cinquième colonne » au sein de l’armée, en « assainissant » le corps des officiers après une série de procès de grande ampleur. Or, il semble que ce ne soit pas le cas.

Deuxièmement, pour de nombreux Turcs et une part significative des élites, le président est responsable de la déstabilisation de la situation politique intérieure. La société est divisée, ce dont témoigne le mouvement de protestation massif de 2013. Pourtant, le pouvoir refuse obstinément d’écouter l’opposition et satisfait les exigences sociales de son seul électorat, qui représente environ la moitié de la population.

Troisièmement, le président Erdogan a provoqué, de fait, la reprise de la guerre civile dans le Kurdistan turc. Aux yeux de nombreux hommes politiques turcs et des Kurdes eux-mêmes, c’est précisément sa politique qui a entraîné la reprise des combats, tirant un trait sur des années d’efforts en vue d’un dialogue pacifié. Finalement, le pays se retrouve aujourd’hui en état de guerre, alors qu’il y a encore deux ans, on n’en voyait ni les raisons, ni les prémices.

Quatrièmement, en politique extérieure, le gouvernement turc a trouvé le moyen de détériorer ses relations avec presque tous les principaux acteurs régionaux et mondiaux. Les résultats de la politique du président Erdogan sont affligeants. En Syrie, la situation n’évolue absolument pas selon le scénario prévu par Ankara. En Égypte, le protégé de M. Erdogan, le président islamiste Mohamed Morsi, a été renversé. La reconnaissance par l’Allemagne du génocide arménien de 1915 et la réaction exagérée du dirigeant turc, à la limite de l’hystérie, témoignent de la dégradation des relations avec l’Union européenne. Ankara n’a presque plus aucune chance d’intégrer l’UE dans un avenir proche, alors que c’était précisément le but poursuivi par les gouvernements turcs successifs depuis plusieurs décennies. La question kurde a provoqué de sérieuses frictions avec les États-Unis, et l’affaire du bombardier russe abattu [en novembre 2015 à la frontière turco-syrienne] est à l’origine d’une crise sans précédent avec Moscou, considérée encore récemment comme un partenaire clé. En somme, malgré son principe naguère proclamé du « zéro problème avec les voisins », Ankara se retrouve aujourd’hui presque sans allié dans la région, hormis peut-être l’Azerbaïdjan.

Tous ces éléments ont, sans doute, poussé les adversaires du président turc à des actions chocs. Une partie des militaires a pu parvenir à la conclusion que le temps était venu de sauver le pays d’un homme dont la politique destructrice menait la Turquie à la division, voire à la dislocation.

Les citoyens turques contre l’armée dans les rues d’Istanbul

« La principale raison du fiasco a été le manque de préparation »

Pavel Chlykov, spécialiste de la Turquie, maître de conférence à l’Institut des pays d’Asie et d’Afrique de l’université d’État de Moscou (MGU), Centre Carnegie Moscou :

Pourquoi ce coup d’État a-t-il échoué aussi lamentablement ? Une des principales raisons est le déséquilibre, en nombre, des forces en présence, défavorable aux putschistes. C’est apparu clairement dès les premières heures du soulèvement, alors que les insurgés échouaient à garder le contrôle des sites cruciaux lors de tout coup d’État militaire. On a appris par la suite qu’ils n’avaient pu réquisitionner que deux hélicoptères, sept chars, deux avions de combat et environ 350 soldats.

Deuxième problème, la mobilisation des partisans : les insurgés étaient loin d’en être démunis – il suffit de voir la vitesse à laquelle les messages de soutien aux militaires putschistes se sont propagés sur les réseaux sociaux, et l’enthousiasme des réactions à Ankara et Antalya. Dans son allocution à la nation, diffusée à la télévision et à la radio, le « Conseil de la paix » (nom que se sont donné les organisateurs du coup d’État) appelait la population à garder son calme et rester chez elle. Erdogan, au contraire, dans son style caractéristique, a incité ses partisans à descendre dans les rues – littéralement, à se coucher sous les chars. L’appel du président, au fond sanguinaire, a été pris comme un signal de passage à l’action. Les partisans d’Erdogan se sont avérés plus actifs, mieux organisés et, surtout, prêts non seulement à combattre virtuellement sur les réseaux sociaux, mais aussi à agir pour de vrai.

Outre un soutien populaire organisé, les putschistes ont manqué d’un appui idéologique et politique pour les diriger. Aucun parti politique n’a soutenu ouvertement les militaires, aucune personnalité de premier plan n’a endossé publiquement la fonction de leader. Tout cela a créé le sentiment que quelqu’un avait commencé par donner des ordres concrets aux militaires, puis les avait abandonnés à leur sort : des appelés, que la foule enragée a commencé de lyncher sur le pont du Bosphore, ont crié qu’on les avait déployés pour un exercice d’alerte. L’échec du scénario prévu, dès les premières heures du coup d’État, a condamné les insurgés à la défaite.

Mais la principale raison du fiasco a été le manque de préparation. Sur ce point, on peut imaginer plusieurs versions. Peut-être que les préparatifs secrets ont été découverts et qu’il a fallu avancer la date du coup d’État afin de reprendre l’initiative, mais que, finalement, l’opération s’est avérée techniquement irréalisable. L’absence de coordination et le caractère chaotique du soulèvement ont été tels qu’ils ont même fait naître le soupçon que tout n’était, en réalité, qu’une odieuse mise en scène et une provocation.

Les images des soldats rebelles, mains levées vers le ciel en signe d’abandon, traversant l’un des ponts suspendus au dessus du Bosphore

« Nous n’y sommes pour rien »

Fiodor Loukianov, politologue et rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, pour Lenta.ru :

En politique intérieure turque, il est absolument évident que la tendance est aujourd’hui à la hausse pour l’autorité d’Erdogan. Je suis loin d’adhérer aux théories conspirationnistes, et je ne pense pas que cette tentative de putsch soit une mise en scène. Pourtant, si elle n’avait pas eu lieu, il aurait fallu l’inventer.

Car désormais, l’impasse dans laquelle Erdogan avait mené la Turquie ces dernières années n’est plus que de l’histoire ancienne. Le peuple a soutenu le président, le peuple a désapprouvé les putschistes : Erdogan est un politicien très fort, sachant subtilement tirer parti de toutes les opportunités. Et il va utiliser la situation comme un vote de confiance suprême à sa personne, au président.

Ainsi, il pourra réaliser tout ce qu’il voulait faire à l’intérieur – changer la constitution dans le sens d’une république présidentielle, débarrasser les organes d’État de tous ses opposants – avec un maximum d’efficacité. On ne sait pas encore si la peine de mort sera rétablie, mais les déclarations actuelles le laissent en tout cas supposer.

En matière de politique extérieure, les relations avec l’Occident ne devraient pas s’améliorer, au contraire. Tous les pays soutenaient évidemment le pouvoir légitime, mais sans enthousiasme. Et les relations extérieures de la Turquie se sont dégradées à tel point sous Erdogan que, si le putsch avait réussi, de nombreux chefs d’État auraient, en pratique, été soulagés.

Toutefois, ces événements extraordinaires vont permettre à Erdogan de se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré au Proche-Orient, en s’écartant de la ligne absolument désastreuse qu’il suivait jusqu’ici à l’égard de la Syrie et en faisant comme si l’on repartait de zéro. D’une certaine manière, cela peut favoriser de meilleures relations avec la Russie. Je n’exclus pas, en outre, qu’il tente de repenser toute la politique extérieure de son pays en ne donnant plus la priorité au Proche-Orient, comme c’était le cas ces dernières années, mais à l’Eurasie.

Il y a quelques jours, on a entendu dire que le pilote qui avait abattu notre bombardier faisait partie des putschistes. Je ne sais pas si c’est vrai, mais ce sera une excellente occasion pour Erdogan de tout mettre sur le dos de ses ennemis et de dire : « Nous n’y sommes pour rien. » C’est pourquoi la Turquie va continuer de s’éloigner de l’Occident. Cela ne signifie pas que la Russie doive se jeter à bras ouverts au-devant d’Erdogan, tant le président turc a fait montre ces derniers temps d’un opportunisme des plus pittoresques. La Russie ne doit absolument pas tenter d’attirer la Turquie dans son orbite, car c’est impossible. Mais si la Turquie renonce à sa position obstructionniste en Syrie et cesse de soutenir ceux qu’elle a toujours soutenus, alors un grand pas aura été fait, et la Russie en profitera.

http://www.lecourrierderussie.com/international/2016/07/turquie-putsch-coup-d-etat-russie/

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